24 juillet 2019
Accueil > A la une > L’épigraphie libyque, par DJEKRIF Yasmina
La stèle d'Abizar est appelée Amnay n Ubizar (le cavalier d'Abizar). Elle est retrouvée dans le village d'Abizar en Kabylie en 1858.

L’épigraphie libyque, par DJEKRIF Yasmina

Depuis l’antiquité, on a beaucoup écrit sur les Berbères. De Salluste à Saint Augustin, Apulée, Procope qui appartiennent à la latinité chrétienne, au monde médiéval arabo-musulman avec Ibn-Khaldoun, El-Bekri, Ibn-Toumert, et plus récemment au XIXe siècle à l’époque coloniale, des généraux français, des anthropologues, des préhistoriens et des historiens ont écrit sur cette civilisation. A la décolonisation, d’autres écrits dont ceux d’auteurs algériens sont venus enrichir les écrits francophones qui demeurent la documentation dominante dans ce domaine. L’importance du sujet a suscité un intérêt pluridisciplinaire : épigraphie, archéologie, histoire, sociologie, ethnologie, linguistique et littérature.

Le terme « d’épigraphie » qui apparaît en 1843, s’est formé à partir du verbe grec « épigraphein : écrire sur » ; tandis que le latin utilise le vocable « titulus » de préférence à inscription, adopté par les humanistes lors des premières publications des inscriptions antiques.

L’épigraphie est la science de ce qui est écrit en général sur les supports durs en vue d’une publicité universelle et durable. Bien que l’épigraphie antique englobe tous les secteurs géographiques du monde méditerranéen antique, elle est surtout centrée sur le monde gréco-romain qui a fourni la plus grande masse de documents et surtout la plus grande variété. L’épigraphie libyque s’est développée avec les érudits français au XIXe siècle et a aussi offert une masse et une variété de documents non négligeables.

1. Age de l’écriture libyque

Les berbères de la haute antiquité disposaient d’un système d’écriture qui serait le libyque. Le terme libyque dérivé du terme « libyens » est la transcription grecque du nom figurant dans les écrits égyptiens anciens et servant à désigner les habitants de la région située à l’ouest de la vallée du Nil (actuelle Libye). Par la suite, il désigna toutes les populations du Maghreb jusqu à l’atlantique. L’ancienne langue parlée par les indigènes de l’Afrique septentrionale s’est ramifiée en de nombreux dialectes communément appelés : le berbère.

Les Berbères sont des communautés dont les différents parlers (touareg, kabyle, chaouia, m’zab, chenoui, chleuh) (1) considérés comme des variétés locales d’une même langue, ont été étudiés par de nombreux savants et berbérophiles parmi lesquels nous citons Gabriel Camps, spécialiste de la protohistoire de l’Afrique du nord et du Sahara, particulièrement des origines berbères : « l’écriture libyque a été connue par l’ensemble des populations berbères et fut surtout employée durant l’antiquité par les Numides de l’est (Massyles). Mais le recueil de l’abbé Chabot et les découvertes qui suivirent montrent qu’elle ne fut ignorée ni des Massyles, ni des Maures, ni des Gétules.

Ces derniers l’utilisèrent plus longtemps et les inscriptions dites libyco-berbères des régions méridionales (Atlas marocain, Sud oranais, Tripolitaine) offrent un type intermédiaire entre le libyque et le tifinagh que les Touaregs successeurs des Gétules et des Garamantes continuent à employer. Ainsi, dans l’écriture comme dans les coutumes et la langue, une chaîne ininterrompue relie certains groupes berbères aux anciens africains. » (2)

Il est imputé à Massinissa, roi numide au IIIe siècle avant J.C., l’idée originale d’avoir créé l’écriture libyque. Eugène Guernier pense que S. Gsell (3) en a attribué l’invention à Massinissa : « La langue écrite ne serait pas très ancienne : S.Gsell en attribue la création à Massinissa, chef berbère ou aguellid des Massyles (partie septentrionale de l’actuel département de Constantine), au IIIe siècle avant J.C., qui, s’inspirant du système alphabétique phénicien aurait transcrit les sons de la langue libyque sous la forme de signes indigènes. Certaines analogies constatées entre l’alphabet phénicien et l’alphabet libyque confirmeraient cette hypothèse. » (4) J.G.Fevrier lui est assez favorable, tout en remarquant que cette écriture n’a jamais servi qu’à graver des textes sur la pierre ou sur une matière dure. (5)

Il était certes tentant de penser que la forte personnalité du roi numide ait voulu donner à ses sujets un moyen d’expression qui leur fut propre, or ces données ont été négligées au profit de la civilisation punique. En admettant que Massinissa ait eu effectivement l’idée de créer de toutes pièces un alphabet national, qui pourrait expliquer, dit G. Camps dans sa thèse, qu’il ait toujours systématiquement employé la langue et l’écriture puniques que celle officiellement du royaume, à savoir le libyque ? « La diffusion de l’écriture libyque à travers toute l’Afrique du nord et sous sa forme tifinagh dans le Sahara, c’est-à-dire bien au-delà du royaume numide, révèle en fait le caractère universel de cette écriture chez les Berbères. Comment donc admettre qu’une oeuvre personnelle, donc nécessairement artificielle ait pu avoir un tel succès et durer tant de siècles après le roi numide (….). »

En fait, bien des éléments permettent de penser que l’écriture libyque était déjà quelque chose de fort ancien au temps de Massinissa. Les signes qui la composent font partie du répertoire des motifs relatifs à l’art berbère qu’on retrouve dans la décoration des poteries, comme dans les tatouages. (7) Depuis longtemps ont été signalées les figures élémentaires : croix, points, assemblage de traits, cercles, qui accompagnent des animaux sur certaines gravures rupestres de tradition néolithique (âge de la pierre polie, céramique du Sahara).

Ni seulement copiée sur un modèle punique, ni créée par un roi, l’écriture libyque semble remonter à une période antérieure à l’époque de Massinissa. Au moment de l’apparition du royaume numide, la population berbère disposait déjà de certains éléments de civilisation autochtone nés d’anciennes relations à travers les steppes non encore arides du Sahara et à travers les bras de mer que traversaient les premiers navires européens. Libérée du contrôle de Carthage et non encore soumise à Rome, la Berbérie avait donc la possibilité de développer les germes d’une civilisation originale.

L’écriture libyque était connue dans l’antiquité et non à la période islamique. Les écrits arabes la mentionnent très peu : Ibn Khaldoun la cite au nombre des écritures usitées par les peuples de l’Orient et de l’Occident et ajoute que cette écriture figure parmi celles qui ont disparu. Aussi Salem Chaker pense que cette écriture avait dû disparaître bien avant la venue de l’Islam en Afrique du nord : « S’il semble y avoir eu une réelle fécondation et un essor du libyque au contact du monde punique (…), la courbe générale de l’évolution paraît avoir été inverse pendant la période romaine. Le libyque connaît alors une lente marginalisation et une disparition totale de la vie urbaine et officielle. Il est donc probable que l’écriture libyque a dû s’éteindre insensiblement dans la zone méditerranéenne du Maghreb avant l’arrivée des Arabes. » (8).

C’est en effet le caractère dominant de la pérennité de la langue parlée qui permettra au Berbère de garder son originalité première malgré trois millénaires, la poussée de multiples invasions et l’absence d’une transcription commune. L’unique mode de transcription qui a survécu à l’usage du punique, du latin, de l’arabe, adoptés comme langues officielles par les souverains berbères jusqu’au moyen âge est le tifinagh* – tel est le nom qu’on donne aux lettres-, survivance de l’écriture libyque sous sa forme saharienne actuelle, écriture fort ancienne dont les origines plongent dans la protohistoire.

Lire la suite en cliquant sur le lien suivant : www.sedrata.info

Auteur
:  DJEKRIF Yasmina, Conservatrice de la Bibliothèque de l’Ecole Normale Supérieure de Constantine
Document : Type PDF, 16 pages

_______
Notes de bas de page : (1),(2),(3),(4),(5),(6),(7),(8) voir document source pdf

Stèle d’Abizar : Lien
Stèles libyques : Lien

Mausolée d’Atban (Dougga), site archéologique situé dans la délégation de Téboursouk au Nord-Ouest de la Tunisie.
Photo : Sophie A. de Beaune.

Source : https://journals.openedition.org/afriques/1203

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *